Du revenir politique de la parenté à plaisanterie

Par ZB, article initial Le Revenir de la Parenté à Plaisanterie : Alliance, Catharsis, Régulateur social 13/07/2004

Sous des dénominations diverses, répandue à travers l’Afrique, l’institution sans bureaux ni technocrates de la parenté à plaisanterie se perpétue dans la chair sociale africaine. Elle s’insinue au cœur des fils et tresses du lien social pour semer jusqu’à la démesure le rire, la dérision, la folie sociale au secours d’un vécu rêche et ingrat, stérilisé par le trop-plein de règles, de conventions, de  calculs, de raisonnable, d’interdit... Anodine et faussement superficielle, elle représente, parmi d’autres procédures endogènes validées, un modèle d’avenir dans la régénération de la cohésion sociopolitique africaine et même dans la gestion en amont des conflits interethniques, internationaux. 

Comment se fait-il que les sociétés africaines manifestent une disposition aussi stable et aussi acceptée, socialisée à produire de la dérision, des relations de raillerie à n’en plus finir, prenant fréquemment à rebours l’observateur extérieur ? M. Rationaliste Positiviste à l’occidental, intellectuel africain fraîchement débarqué de sa Sorbonne a vite taxé ces pratiques de rétrogrades archaïsmes, de survivances au bout du rouleau d’un vieux et peu glorieux parcours damné abimé par le temps.

Pourtant, les chercheurs africains, encore trop peu nombreux sur ces questions, découvrent progressivement le caractère instituant et structurel de la parenté à plaisanterie, ses effets d’exutoire communautaire qui irriguent les sociétés africaines, du Mali à Madagascar, du Burkina au Sénégal, résonnant jusqu’aux extrémités écologiques des forêts saccagées de Guinée équatoriale, du Gabon, de Centrafrique ou du Cameroun.

Cousinages à plaisanterie entre ethnies ou lignages différents, il peut s’agir aussi de relation de plaisanterie à l’intérieur du même clan, ou de la même famille. La gamme des pratiques va des remarques désobligeantes, attitudes hautaines aux insultes délibérées, calomnies volontaires et dénigrements exacerbés.

A chaque type de plaisanterie son rôle et …sa finalité régulatrice. Autant les alliances historiques entre ethnies font vivre et revivre des pactes de non-agression, anticipant ou prévenant les risques éventuels de nouveaux conflits endigués dans la dérision, autant les incessantes railleries entre beaux-frères et belles-sœurs théâtralisent tout en jouant pour de vrai l’intégration, la co-intégration de la belle-sœur, de sa famille à l’univers de la famille de l’époux. Les signes avant-coureurs de dissolutions des relations, de leur effilement trouvent des commencements de réponses ou d’expression dans la stratégie de la plaisanterie.

L’institution ainsi définie de productrice de cohésion, de garde-fou, de ciment social régule et maintien les caractéristiques recherchées des sociétés autant que faire se peut. Pour autant d’autres déterminations sont attachées à ces transactions de railleries à faible prix. Elles peuvent transporter et déverser, révéler un trop plein de frustration, soutenant un marché d’insultes, de haine, des débordements humains qui trouvent une place culturelle sanctuarisée pour épancher une propension hors norme. Cette dimension cathartique internalisée dans la gestion culturelle de la cohabitation sociale est un recours d’une grande ingéniosité, qui offre une thérapeutique à accès ouvert mais codifié au bénéfice de tous.

Il s’en suit contrairement aux motifs obligés sur l’Afrique des coutumes, celle des traditions sans individus, une grande variété individuelle, une hétérogénéité dans laquelle la folie sociale, l’interdit s’immiscent légalement dans le déroulement du quotidien. Un parent à plaisanterie avousso chez les Fang -Gabon, Cameroun, Guinée équatoriale- peut empêcher un enterrement, rentrer dans la tombe du défunt, proférer des insultes à l’endroit du défunt et de son clan, sans encourir le moindre reproche si ce n’est réinstaller le rire au milieu des pleurs. La pratique est coutumière entre certains lignages du Burkina Faso.

La parenté à plaisanterie repousse ainsi les limites arrêtées par la société elle-même en en instaurant probablement une seule, la nécessité de vivre, de rire, la futilité des choses y compris des rituels entourant …la mort. Un message peut-être sur les conceptions cosmogoniques africaines, celles qui voient dans la création la dualité, le principe féminin inséparable du masculin comme le rire, la dérision, la vie seraient inséparable des règles, du sérieux, de la mort. Le défunt n’est-il pas un voyageur à qui l’on donne des victuailles pour son trajet vers l’autre monde des ancêtres ? En quoi serait-il à plaindre, ne vaudrait-il pas mieux le charger de tous les maux de la terre pour que les restants, précaires survivants puissent un tant soit peu vivre moins écrasés par les querelles, les conflits et la prospérité de la pénurie ?

Si l’institution de la raillerie traditionnelle pouvait réinventer la modernité africaine piégée entre les autoritarismes politiques et les captations économiques, cela donnerait des idées à ces journaux d’avant-garde à l’exemple de l'hebdomadaire satirique du Burkina Faso Le Journal du Jeudi qui utilise la parenté à plaisanterie pour critiquer des élites politiques et économiques qu’ils pourraient à peine impunément accrocher sur un ton et une approche impersonnelle et an-ethnique…

Il urge que cette institution polyvalente, socio-objet régulateur et catharsis en même temps qu’intégrateur familial, exutoire communautaire, soit dépoussiéré dans ce que les mentalités collectives comportent de rejet obtus de la tradition, et redynamisé dans une pratique actuelle réinventée. Sa mise à profit dans une logique volontariste d’équilibration socio-psychologique, de prévention des conflits, d’émergence de la contradiction constructive sur une architecture culturelle innovante et reconnaissable par le plus grand nombre est probablement un incubateur peu onéreux de meilleurs possibles. 

Source : Afrikara.com 

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